Entretien avec Solveig Pahud, directrice sortante du CDCS-CMDC

Entretien avec Solveig Pahud, directrice sortante du CDCS-CMDC : une aventure humaine de 40 ans au service de l’information sociale-santé en Région bruxelloise.

À l’aube de votre départ après 40 ans de carrière, comment a débuté votre carrière au sein du CDCS-CMDC ? Qu’est-ce qui a motivé votre choix du secteur social-santé bruxellois ?

« Quand je suis engagée en 1979 au Centre de Documentation et de Coordination sociales, l’ASBL venait d’être créée pour reprendre - au niveau bruxellois - les missions que l’Office d'Identification exerçait au niveau national. La dissolution de l’Office par la loi organique des CPAS du 8 avril 1976 s’inscrivait dans le processus de régionalisation de l’Etat débuté en 1970 et - comme vous le savez - toujours en cours aujourd’hui.

Quand je m’installe dans les minuscules bureaux du 4ème étage d’une maison de maître sans ascenseur à la rue Vilain XIIII à Ixelles, l’environnement est plutôt spartiate : le patrimoine immatériel de l’Office tient dans un carton (le dernier répertoire des œuvres avec reliure en cuir, la structure arborescente thématique et le mode d’emploi du classement décimal universel) et son patrimoine matériel consiste en des brassées d’exemplaires du Moniteur belge entassés pêle-mêle dans de grandes armoires en acier vieilli et des fiches dactylographiées avec les coordonnées des acteurs sociaux de l’époque amassées dans des sacs poubelles.

Donc, difficile de parler du début d’une carrière ; je parlerais plutôt d’un début de travail de création. Il fallait tout reconstruire sauf la volonté politique qui était bien présente tant auprès des acteurs politiques communaux qu’associatifs qui voulaient recréer un petit Office bruxellois.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question : je venais de terminer une licence en droit et cette idée de faire renaître une mission de documentation et d’information sur les organismes sociaux-santé et leur environnement juridique à l’échelle bruxelloise m’a attirée ; surtout qu’elle s’accompagnait d’un volet de vulgarisation du droit à destination des assistantes sociales et assistants sociaux bruxellois qui rencontrait mes compétences juridiques fraîchement acquises et mon goût pour l’écriture et la rédaction.

Dans quelle mesure le secteur social-santé bruxellois est différent aujourd’hui de celui que vous avez connu à votre arrivée ? Quelle a été l’évolution la plus notable au sein du CDCS-CMDC ?

« Tout a changé et en même temps rien n’a changé.

Rien n’a changé car les problématiques sont toujours aussi prégnantes. La pauvreté, la précarité, les troubles de la santé mentale, les maladies chroniques, le handicap qui frappe à l’aveugle, les addictions qui usent, la place des seniors, l’insertion des jeunes infrascolarisés, le racisme, la maltraitance, les violences ne sont en aucune manière éradiqués.

Mais tout a changé à la faveur des avancées dans les sciences sociales et la psychologie, à la faveur des techniques et modalités de prise en charge innovantes, de l’arrivée des nouvelles technologies de l’information et de la communication, de la modification de nature du militantisme, de l’explosion de modèle familial traditionnel, des effets de la mondialisation et l’arrivée des réseaux sociaux.

Tout a changé aussi par le changement d’échelle démographique (+ 28% de bruxellois en un peu moins de 25 ans) avec les besoins y associés, à savoir logement en suffisance et accessible, crèches et écoles pour absorber le boom démographique. L’aménagement du territoire et la santé et le social ne peuvent plus se réfléchir en silo. Voilà quelque chose de très nouveau, impensable et impensé quand j’ai commencé mon travail dans le secteur social-santé.

Mémorable est ainsi cette journée d’étude ‘Se soigner dans la ville/Zorg in de stad’ du 18 janvier 2018 qui a enclenché une dynamique de travail collectif entre les acteurs de la planification et de l’aménagement du territoire bruxellois et les représentants du secteur de la santé et du social.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question : je vois en fait deux moments de basculement dans l’histoire du CDCS-CMDC.

En 1990, la reconnaissance et le subventionnement du CDCS-CMDC comme service de documentation et de coordination sociale bicommunautaire par la Commission communautaire commune de la Région de Bruxelles-Capitale nouvellement créée. La COCOM a pris le relais des subsidiations communales en vigueur jusqu’à cette époque.

En 2007, le tournant du CDCS-CMDC qui se convertit de centre de documentation au sens traditionnel du terme en centre de ressources et de diffusion d’informations sur internet. C’est l’année du lancement du projet Hospichild, site d’informations non médicales autour de l’hospitalisation de l’enfant mais aussi réseau de professionnels du monde pédiatrique. L’année suivante en 2008 suit l’inauguration de Bruxelles Social, la carte sociale digitale qui donne accès à l’ensemble des acteurs sociaux-santé bruxellois. »

Quelles sont les valeurs du CDCS-CMDC qui vous ont le plus marquées ?

« Vu l’histoire du Centre de Documentation et de Coordination sociales, je pense qu’une valeur fondamentale est la fidélité : fidélité à une mission, fidélité à l’ancrage bicommunautaire, fidélité à ce qu’est une équipe, fidélité à ce qu’est un conseil d’administration pluraliste, fidélité aux principes de qualité, de précision et de rigueur de l’information diffusée.

L’autre valeur partagée est la patience. A contre-courant de l’ambiance de concurrence, de compétition, de gesticulation, le Centre de Documentation et de Coordination sociales a cultivé l’esprit du travail de bénédictin qui un jour donne un résultat unique. »

Solveig interview rapport annuel 2020

Quelles sont les réalisations dont vous êtes la plus fière ?

« Les réalisations/productions en tant que telles, ce sont les collaboratrices et les collaborateurs du CDCS-CMDC qui les ont mises en œuvre et pas moi. Je profite d’ailleurs de l’occasion qui m’est donnée ici pour saluer la qualité du travail de l’équipe et la motivation de chacune et chacun.

Quant à ma fierté personnelle, elle va vers deux choses : la première, la notoriété toute en douceur et impartialité que le CDCS-CMDC s’est forgé en 40 ans d’activités auprès de ses partenaires de terrain et du monde politique. La deuxième : la force tranquille (et cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu parfois de solides explications/clarifications) de l’équipe. Ce subtil équilibre entre des travailleurs francophones et néerlandophones de différentes générations, de différentes formations, de différents bagages, de différentes constellations, de différentes aspirations qui sont aujourd’hui d’accord de s’engager vers un modèle holacratique de gouvernance. »

Selon vous, de quelle manière le CDCS-CMDC pourrait-il évoluer ? Qu’est-ce qui attend le secteur social-santé bruxellois dans les années à venir ?

« Les confinements successifs ont fait la démonstration de la difficulté tant pour les professionnels que pour les citoyens de trouver des informations actualisées et pertinentes sur les services d’aide et de soins ou les prestataires de soins actifs en Région de Bruxelles-Capitale.

Un consensus se dégage à ce stade pour confirmer la nécessité de créer un lieu centralisé d’informations fiables et constamment actualisées sur les prestataires et services d’aide et de soins. Cette centralisation ne vise en aucune manière à éteindre la diversité des besoins et des réponses. Il s’agirait bien au contraire de permettre aux acteurs spécifiques de se concentrer sur la pertinence et la créativité de leurs outils sans devoir mettre d’énergie dans une fastidieuse collecte de données par essence changeantes et spécifiques.

Je suis certaine que le CDCS-CMDC peut être ce lieu sans être d’aucune manière un concurrent pour les différents secteurs.

Pour répondre à la deuxième partie de votre question : je dirais qu’il est hasardeux de se projeter dans l’avenir, tant ce dernier peut prendre un cours inattendu. Par ailleurs, l’évolution des technologies et le réchauffement climatique sont des réalités difficiles à embrasser dans tous leurs aspects, leur rythme et leur impact sur le social-santé. Les conséquences économiques de la pandémie de coronavirus et le goût actuel pour les extrêmes de l’échiquier politique ne sont pas rassurants ; or, les choix politiques influent aussi directement sur le social-santé.

Devant tant d’incertitudes, je me sens bien modeste dans un exercice de prospective. Une seule chose me semble tangible actuellement, c’est la volonté réelle des acteurs professionnels tant du social que de la santé de se respecter, de s’unir et d’agir. C’est sur ce chemin de l’hyperhumanisme qui affirme la valeur de l’interdépendance entre les hommes que je vois les raisons d’espérer dans un secteur social-santé en capacité d’agir réellement, rapidement, sur mesure et en étant bien informé. »

Comment envisagez-vous votre nouvelle vie ?

« J’ai des envies mais j’ai peur qu’en en parlant elles s’envolent déjà. »